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Jean-Loup Fuchs
Chouette chevêchetteGlaucidium Passerinum
Au fil des nuits d’affût, il est toujours merveilleux d’entendre le silence forestier se briser, à la tombée du jour ou dans les premières lueurs de l’aube, par le chant caractéristique de la plus petite chouette de notre continent européen. Cet oiseau apprécie particulièrement les grands massifs forestiers et les endroits reculés, ce qui rend son observation assez périlleuse et parfois aléatoire. En raison de sa petite taille et de son plumage brun moucheté de blanc, elle sait se montrer infiniment discrète et mystérieuse.
À chaque fois qu’elle se laisse entendre, le miracle opère naturellement en moi. Mes yeux se lèvent alors vers le haut et scrutent les branches à la recherche de sa minuscule silhouette aidé de jumelles lumineuses.

Première photo de ce magnifique oiseau
Un après-midi d’été, au cœur d’une forêt riche, je tente de photographier un rouge-gorge perché dans les branches. C’est alors que j’aperçois, du coin de l’œil, une petite ombre se poser à quelques mètres derrière moi. Je pense qu’il s’agit d’une mésange ou d’une grive tout au plus.
Je lève mon appareil photo que je tiens en main et aperçois, pour la première fois de ma vie, ce magnifique petit rapace nocturne, à bonne distance et baigné dans une superbe lumière.
Je me déplace d’un pas retenu sur ma gauche, cadre entre les branches et déclenche quelques photos, espérant que le bruit ne la fera pas fuir. Je l’observe longuement à travers l’objectif, la voyant se nettoyer le bec sur sa branche et lisser son plumage. Quelques secondes plus tard, sans prévenir, elle prend son envol dans l’épaisseur de cette forêt ancestrale.
Plus loin, dans le sous-bois, je découvre au sol les restes d’un rouge-gorge déplumé qu’elle venait sans doute de dévorer.

Une chevêchette m'indique la présence de trois chatons de lynx

Quelques mois plus tard, je me trouve dans le même secteur, à la recherche d’une femelle lynx et de trois chatons qui, m’a-t-on rapporté, avaient été vus aux abords d’une route avoisinante. Je passe toutes les levées du jour et les tombées de la nuit dans ces endroits reculés à tenter de me fondre dans l’épaisseur de la forêt.
Un matin, en sortant de mon affût vers 10h00, j’entends le chant de la chevêchette interférer avec celui des mésanges, des pinsons et d’autres passereaux.
À ma grande surprise, sa silhouette me survole et se pose au sommet d’un long et sinueux arbre creux. Comme j’ai mon trépied et mon appareil sur le dos, je m’agenouille doucement et tente de la cadrer sans faire le moindre geste brusque qui pourrait la faire fuir.
Pour ma plus grande chance, les roitelets présents à cet endroit n’apprécient pas du tout la compagnie de ce redoutable prédateur sur leur territoire et ils se relaient pour la houspiller sans relâche. Grâce à eux, j’ai le loisir et l’immense privilège de la cadrer et de la filmer pendant un bon quart d’heure.
En l’observant, je me rends compte qu’entre deux attaques de roitelets, elle fixe très souvent le sol sur ma droite, au pied d’un sapin. Je comprends vite qu’il s’y trouve quelque chose… Une carcasse, très probablement.
Après de longs instants à l’observer, elle se retourne et s’envole, repassant au-dessus de moi. J’attends immobile un bon quart d’heure dans l’espoir de la voir réapparaître, mais je ne l’entends plus et dois me résigner au fait que je ne la reverrai pas pour le moment.
Je mets mon appareil et mon trépied sur mon dos et décide de faire un petit détour pour inspecter le pied du sapin qu’elle fixait sans cesse. Je pense bien ne rien trouver, mais je ne peux pas quitter le bois sans en avoir le cœur bien net.
Je m’approche de ce vieux sapin entre les branchages et, en passant au-dessus d’une vieille souche, je perds un peu l’équilibre. Mon pied retombe lourdement sur le sol, faisant craquer une branche. Je me fige et fixe l’arbre multicentenaire que je venais visiter… C’est alors que je vois une tête de jeune lynx se retourner et me fixer d’un coup net.
Nous sommes surpris l’un comme l’autre, et je n’ose plus bouger ni même respirer. Le jeune lynx se lève et bondit d’un petit saut devant lui. Une deuxième tête se réveille et sort de l’arbre, puis une troisième… L’un après l’autre, ils rejoignent tranquillement le premier, qui s’est juste réfugié derrière un rocher pour échapper à ma forme humaine.
Je reste seul au pied de l’arbre pour tenter de récupérer mes esprits sans bouger.

Je suis pétrifié de culpabilité et comprends très vite que si ces trois chatons sont ici seuls, c’est que leur mère est très certainement en chasse quelque part. Pour ne pas risquer de les faire fuir davantage, je me retourne lentement et fais un large détour sur la pointe des orteils pour quitter la forêt.
Trois ans plus tard, aujourd’hui encore, j’éprouve un mélange de culpabilité et de frustration qui m’a fait me jurer qu’un jour, j’observerai du lynx sans être vu. Mais il s’agit là d’une autre histoire, que je conterai peut-être ici un jour.
Revenons-en à nos chouettes !
Alimentation
La chevêchette se nourrit principalement de petits mammifères, comme le mulot sylvestre et le campagnol, mais aussi de passereaux (mésanges, roitelets, pinsons, etc.) ainsi que d’insectes (sauterelles, bousiers, etc…) Elle pratique la chasse à l’affût et sa petite taille lui permet également de dénicher des mésanges et autres espèces nichant dans les cavités des pics.
Une manière de se rendre compte de la présence de l’oiseau sur un secteur est de relever une pelote de réjection comme celle-ci au pied d’un arbre mesurant en moyenne 28mm de largeur et 12mm de diamètre.

Reproduction
Un soir, en pleine période de reproduction, à la mi-mars, je me tiens au pied d’un arbre en espérant l’entendre comme la veille. À la tombée du jour, vers 18h30, elle commence à chanter au loin. Je m’efforce de rester le plus discret possible pour ne pas perturber leur comportement lors de cette période fragile.
J’entends deux individus se répondre. J’en vois une passer entre les branches, tandis que l’autre survole le sous-bois. C’est une danse d’une magie absolument envoûtante qui s’offre à mes yeux, emplis de reconnaissance.
Je tiens bien évidemment mon appareil photo sur ma cuisse et, dans un instant suspendu, l’un des deux individus se perche juste au-dessus de ma tête, à peine préoccupé par ma présence. Je me couche lentement sur le dos, pose mon appareil sur mon œil qui peine à trouver l’oiseau dans l’obscurité, je règle doucement la netteté, retiens ma respiration et déclenche une rafale de quelques photos, tout en apercevant l’autre individu arriver à toute vitesse.
Avant que je ne comprenne ce qui se passe, les deux chouettes quittent la branche et je sors l’œil de mon boîtier.
C’est sans rien y comprendre que je viens de photographier un accouplement de chouettes chevêchettes le temps d’un quart de seconde.
Il me faut plus de vingt minutes pour réaliser ce qui vient de se passer.
Je me relève, me mets en route et parcours les kilomètres qui me séparent de chez moi, empli d’une émotion qu’il serait bien difficile d’exprimer ici.
Nidification
C’est grâce aux trous que le pic épeiche fait dans les arbres creux pour se nourrir que la chevêchette pourra trouver les espaces lui convenant pour pondre et couver ses oeufs.


Pour ma part, je n’ai jamais réellement cherché à trouver des loges occupées, car je n’ai pas envie de déranger la nidification d’aucune espèce. Je crois que je préfère demeurer sous le charme et le mystère du miracle de la vie de ces oiseaux, qui apparaissent et disparaissent quand bon leur semble.
C’est pourquoi je n’ai aucune photo d’oiseaux au nid et que je ne cherche pas à en réaliser pour l’instant.
En toute honnêteté il m’est tout de même impossible de m’empêcher de jumeler de loin, les cavités des pics laissées sur les chandelles des vieux sapins que je trouve sur mon chemin. Un jour peut-être j’y découvrirai la forme caractéristique de cet oiseau si emblématique

Puisse ce magnifique oiseau, voleter à jamais au travers des branches et donner naissance, au creux des vieux arbres qu’abritent encore le beau et riche massif jurassien, vers ce futur si instable, fragile et incertain.
Jean-Loup Fuchs
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