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Douze nuits à la rencontre d'un cerf

(Article complet)

(10min de lecture)

L’automne s’approchant, les nuits d’affût se multiplient naturellement sur un des secteurs ou j’observe une population renaissante de cerfs et de biches de temps à autre. Cet animal tant imposant soit-il, sait se faire très discret tout au long de l’année mais trahit son imperceptibilité lors de la période du rut en se faisant entendre par celles et ceux qui, la nuit, tendent l’oreille aux creux de l’obscurité des forêts. Je perçois le premier raire déchirer le silence vers 03h00 du matin à une cinquantaine de mètres, alors que je passe ma troisième nuit d’affût en l’espace d’une semaine.

L'approche des biches

Le lendemain soir, deux biches sortent de l’épaisseur du bois dans lequel elles semblent passer leurs journées en cette période. Elles s’approchent si près de mon appareil que j’ose à peine le déclencher pour ne pas risquer de les faire fuir bêtement. Je ne fais que 4 où 5 photos et profite de ce bel instant jusqu’à ce que la nuit soit entièrement tombée.

Me trouvant donc sur le bon secteur, je choisis d’emprunter le même chemin chaque jour pour me poster au pied de la même cime tous les soirs. Cumulant les soirées, les nuits, et les levers de soleil au creux de ce vieil arbre, c’est durant les longs kilomètres à pied qu’il m’arrive parfois, au milieu de la nuit, ou sous la pluie automnale, de me demander pourquoi je m’entête à poursuivre cette quête? Qu’est-ce qui dans le fond me fait quitter mon lit à 03h00 du matin ou me pousse à rentrer au milieu de la nuit le ventre creux? Jusqu’ici je n’ai pas encore de réponse claire à cette question… Mais peu importe, une seule chose compte pour l’instant…Voir des cerfs sans qu’ils ne perçoivent ma présence.

Le face à face

Le soir suivant, me voyant marcher au bord de la route, un ami propose de me pousser en voiture pour rejoindre la forêt. Même si souvent je refuse ce genre de proposition, ce soir-là, les nuages menaçants me font accepter. (Merci à toi si tu lis ces lignes). 

Après avoir passé deux heures au pied de mon arbre, j’entends un peu de bruit dans les feuillages derrière moi. Un renard sans doute, ou un blaireau tout au plus…Le bruit se rapproche gentiment… Je sors doucement un oeil de derrière mon tronc. Mon coeur s’arrête et mon cerveau rappelle à mes poumons de continuer à respirer. Un gros dix cors est en train de se délecter de feuilles de hêtres à quelques mètres. Il est parfaitement calme et silencieux ! 

Depuis le sol sur lequel je suis assis, il me parait gigantesque. Je peux voir ses poils, sa nuque, ses immenses bois et l’échine de son dos si musclés… Je comprends alors toute la puissance de cet animal qui d’habitude déjoue toujours mon regard…Il est Magnifique!

Le vent lui est contraire et il ne peut donc pas me sentir. Après de longues secondes il relève la tête tout tranquillement et plonge son regard au fond du mien…Il est à trois mètres et le temps n’est plus qu’une illusion. En une étincelle, je vois son oeil changer en tentant de faire la netteté sur ma « silhouette » qui fait parfaitementcorps avec son vieux sapin. Surpris, il bondit sur ses pattes arrière pour retourner se dissimuler sous la végétation. Je sens le sol trembler fortement.

Je me lève sans bruit et sors doucement un oeil par l’autre côté de l’arbre en pensant qu’il a déjà détalé… Merde!

Mais curieux comme un cerf, il me fait face, le cou tendu entre les branches pour essayer d’identifier ce que je suis. Je lève mon objectif tout lentement, et n’étant pas certain de mes réglages, je déclenche une photo avant qu’il ne disparaisse comme il était apparu. Libre, furtif et discret… Bien que je n’apprécie guerre les portraits d’animaux sauvages, la photo est tout de même bonne. 

Je me rassois à ma place et y reste sans bouger pour regarder le noir tomber au pied de mon arbre avant de me glisser dans mon bivouac. La sensation mitigée d’avoir eu la chance de pouvoir l’observer d’aussi près, et la culpabilité désagréable de m’être trouvé sur son chemin m’interroge sur ma démarche. Je déteste me faire remarquer par les animaux que je cherche à observer, mais je sais bien que ça fait partie de l’aventure et que je ne suis malheureusement pas transparent, ni inodore. 

Pour laver ma culpabilité, en pleine nuit, la pluie se met à tomber au milieu des éclairs. Les flashs font rosir le sous-bois tout entier ainsi que les troncs vacillants sous les fortes rafales du vent. Distrait, j’avais omis de regarder la météo avant de partir ce soir là… qu’importe…La nuit est toujours belle, même sous la pluie !

Au matin, je replie mon matériel sous une rincée froide et me mets en marche pour parcourir les kilomètres qui me distancient de mes enfants. J’oublie la pluie et marche d’un bon pas, car je suis impatient de leur conter cette fabuleuse rencontre pour leur petit déjeuner de ce dimanche matin. 

L’odeur du café fumant qui attend mon retour me fait vite oublier le froid et je pense déjà à ma prochaine sortie de demain.

La pluie

Après la pluie d’hier soir, mes affaires n’ont pas eu le temps de sécher correctement, mais je retourne tout de même sous mon arbre dès le soir tombé en restant persuadé  qu’un cerf finira bien par se montrer dans l’angle où je l’attend depuis ces dix derniers jours. La fatigue me fait confondre les soirs et les heures, et pour occuper mon esprit, j’utilise un bloc de papier en tentant d’y reproduire la beauté du sous-bois avec de l’aquarelle. Je ne suis pas vraiment satisfait du résultat mais il se pourrait que ça devienne une parfaite occupation lors de mes heures d’affût à venir. Je ne vois rien bouger et le froid causé par l’humidité de mon matériel m’empêche de fermer l’oeil convenablement cette nuit-là.

Pause d'un soir

Le soir suivant, je reste à la maison pour me reposer un peu, et c’est au tour de Laure de profiter d’aller prendre ma place au pied de l’arbre voisin du mien. Ne retrouvant pas l’endroit exact, elle déploie son matériel de peinture un peu plus loin sur le même secteur. Elle rentre vers 22h00 le sourire aux lèvres, pour me raconter qu’elle s’était assise sur une souche pour dessiner, et que deux cerfs se trouvaient à quelques mètres et bramaient à tour de rôle. Refusant de se lever pour ne rien déranger, elle pouvait apercevoir les empaumures de leurs bois dépasser à peine de l’épaisseur de la végétation. Les cerfs se sont ensuite fondus dans l’épaisseur de la forêt et Laure a regagné notre foyer de nuit.

 

Brames dans le noir

Le lendemain, nous retournons bien évidement sur place ensemble dans l’après-midi. Deux heures après notre arrivée, un mâle sort dans l’obscurité sans faire de bruit pour passer devant nous. Il s’agît du même que l’autre soir mais je n’arrive pas à faire le focus sur lui car il fait trop sombre. Laure, quant à elle, ne le voit pas passercar elle s’est installée de l’autre côté de son arbre pour dessiner et guetter. Je ne peux pas briser le silence pour lui dire ce qu’il se passe. Le cerf est à 20 mètres de mon poste et je peux distinguer le dessous de son ventre au travers des feuillages dans le noir de la forêt. Quelques minutes plus tard, nous nous extirpons des racines de nos sapins et une petite « frustration » nous gagne presque…mais soyons raisonnables, c’est déjà exceptionnel de savoir ces animaux occupant à nouveaux nos forêts jurassiennes…N’en demandons pas trop !

Dans le noir, les brames de trois individus nous accompagnent alors que nous regagnons gentiment la lisière de cette vieille forêt. L’intensité de l’instant nous fait chuchoter un long moment alors que nous marchons le coeur léger sous la lourdeur de nos sacs, en direction de chez nous et en compagnie de la lune…Quelle belle soirée, vivement demain!

Aux aguets

Ce soir, à part la pluie, je ne vois rien. Mes affaires sont à nouveau détrempées…la fatigue gagne du terrain sur mon moral le long du chemin de retour.

Le soir suivant, c’est sous une forte pluie que je me questionne sur le sens exact de ma démarche. Qu’est-ce que je recherche vraiment dans ce sous-bois? Suis-je vraiment à la recherche d’animaux où est-ce seulement moi-même que je cherche à retrouver ici ? Je n’en sais rien…qu’importe…Ce soir, le vent est bon et la pluie atténue les bruits que je pourrais faire, même détrempé, j’ai toutes mes chances! 

Les aiguilles de ma montre indiquent qu’il est l’heure d’être attentif. Rien d’autre n’a d’importance que de garder l’oeil ouvert et l’oreille réceptive. Il pleut et la lumière semble tomber plus vite que d’habitude. Je pense que ça devrait faire sortir des animaux… Mais que sais-je?

L'apparition

 

Subitement, deux biches apparaissent dans la végétation, je colle mon visage sur l’oeilleton de mon appareil, enlève mes lunettes détrempées, et c’est en balayant mon champ de vision que j’aperçois le blanc vif des andouillers qui coiffent la tête de ce nouvel arrivant. Il arrête subitement de courir, et c’est à gorge entièrement déployée qu’il fait savoir a quiconque habitant ces lieux qu’il est prêt à en découdre avec le moindre concurrent qui oserait se tenir devant lui.

Il est là… Il est magnifique et le son de ses entrailles occupe tout l’espace forestier !

Il s’agit du même individu qu’avant hier, et voilà plus de 15 jours que je l’attends ici.

Je me surprends à presque prier pour que cette force de la nature reste quelques instants devant moi. «- Reste mon beau » m’entends-je murmurer sous cette petite bâche qui m’abrite à peine. 

Toi, ce seigneur revenu conquérir ton royaume jurassien qui fût si longtemps privé de ta présence…Reste devant moi…Reste, que je puisse te regarder !

A toi !

Je t’avais tellement rêvé, que de te voir de retour sur ces terres me remet silencieusement à ma petite place et à mon rang d’être humain. Jusqu’ici je n’aurais que trop rarement su déjouer tes sens pour pouvoir t’observer calmement. Tu es apparu comme dans un rêve, avec les lumières du crépuscule, qui une fois retombées, repoussent les humains loin des forêts. Le temps s’est arrêté et tu te tiens quasiment immobile, à quarante mètres de mon arbre. Tu ne perçois ni mon odeur, ni ma présence. Je me demande, presque inquiet, à quel moment tu vas te fondre dans le végétal pour à nouveau disparaître. Les deux biches se sont réfugiées sous le couvert de la forêt et toi tu es là, seul, sous la pluie battante, comme pour surveiller ton royaume.

Plus rien ne compte désormais sauf le calme du présent que je voudrais pouvoir capturer.

Les minutes s’égrainent calmement dans le silence. J’oublie la pluie et mon appareil photo… Je te regarde… La nuit finit par gagner sur les lumières et je dois replier mon matériel et quitter cette forêt…Encore…

Toi, tu es toujours là, et c’est grâce à l’obscurité et au bruit de la pluie que je range mes affaires en m’efforçant de réduire mes mouvements et mes bruits au maximum. Ma montre indique que tu es resté sur place plus de cinquante minutes…

Un instant, un souffle, une douce éternité  en ta compagnie… J’en aurai conservé

quelques images…

 

 

Fût un temps où hommes et bêtes étaient liés aux secrets des sous-bois, et toi, le gardien de ces lieux, c’est sans t’en douter que pour un instant, dans les lumières du soir, tu as été le reflet des meilleures parties qui constituent mon être et qui me rendent vivant. Que sais-je vraiment du monde qui m’entoure si ce n’est que je n’aurai jamais assez de temps pour le découvrir et le comprendre suffisamment.

Sur la pointe des pieds, je te tire ma révérence alors que dans le noir, tu retournes aux mystères de ton royaume…

 

En écrivant ces quelques lignes, je comprends qu’il y’a tout juste un an, je croisais ton regard curieux et ton oreille abimée pour la première fois… Mais, cette histoire là,

je l’écrirai un autre jour…

Merci mon bel ami…A une prochaine fois peut-être…Qui sait ?

Jean-Loup Fuchs

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